LA CHANDELLE

 

 

Dans un salon de culture et de hauts savoirs, une chandelle faisait les cent pas devant une brillante fenêtre. Elle était penaude et triste. Elle se voyait avec une courte mèche et à la flamme peu lumineuse.

 

Tout autour, les meubles du salon lui semblaient tellement plus fiers et plus utiles à leur entourage. Même la plus petite table de coin avait mille avantages sur elle. Les tapis et les tableaux lui faisaient une envie qu’elle n’osait plus réprimer. Ce n’est que du coin de sa flamme qu’elle leur jetait un regard morne et un brin agressif. Quand elle voyait tous ces gens qui n’avaient d’yeux que pour les lustres, les miroirs et les étincelles des diamants, elle se tordait d’une douleur mélancolique. Une seule pensée habitait toute son attention et lui revenait sans cesse sous des formes toujours moins plaisantes : Qu’ont-ils tous que je n’ai pas ? Que dois-je faire pour mériter plus de con­sidération ? Me voilà devenue si inutile que j’arrive à croire que je me consume en vain.

 

Que faire ? Elle se disait qu’elle avait pourtant multiplié les essais et les efforts. De chandelier en bougeoir, sur la table et au coin des miroirs elle avait fait mille présences. Chaque fois, à peine une parole, voire un regard venaient rompre sa solitude ou la remercier de sa peine. Elle aurait tant aimé qu’on signale davan­tage sa chaleur, sa luminosité et sa luminosité bien­faisan­te. Maintenant, se voyant déjà largement écourtée, elle se demandait ce qu’elle ferait des deux autres tiers de sa cire toute blanche qu’il lui restait à offrir.

 

Soudain, un cendrier enluminé de verre et de pièces d’or, fut posé tout juste aux côtés de la morne et pensive chandelle. Il lui jeta un regard humble et furtif, mais se garda du premier commen­taire. Ce fut la chandelle qui rompit le silence devenu rapidement intenable. « Toi aussi, cendrier, tu me tournes la tête ? » lui lança-t-elle d’un souffle tiède. Sans changer sa position, mais en baissant les yeux, le cendrier lui dit : « Que t’arrive-t-il ? Pourquoi me dis-tu cela, moi qui ne suis qu’un porte-mégots qu’on se hâte d’écarter et d’oublier ? N’es-tu pas une belle chandelle comme toutes les autres ? De quoi te plains-tu ? » — « Je me sens si inutile. Personne ne prend soin de moi. Tout ce qui m’entoure me fait ombrage. Le seul conseil qu’on me donne c’est de ne pas trop vaciller et de ne pas porter le feu aux draperies. Pour le reste, on me relègue dans des endroits où je ne suis pas attendue. Vois ma cire généreuse, la droiture de mon corps et la brillance de ma flamme. Malgré tout, je me sens le ventre creux, la chair molle. Même ma flamme me paraît plutôt vide et froide. »

 

Le cendrier, soudain intéressé, interrompit sa plainte : « Je sais ce que tu dois faire. Tu vas te retirer dans le coin là-bas. » La chandelle sursauta. « Que dis-tu ? Tu voudrais que je m’éloigne, que je quitte les lieux clairs et pleins de lumière ?  Autant me demander de disparaître et de m’éteindre. » — « Comprends-moi bien, rétorqua le cendrier. Toi qui a pour mission de porter la lumière, que fais-tu aux abords des fenêtres, des miroirs et au centre des tables. Ce lieu est écarté, mais passant, il te donnera l’occasion recherchée de faire valoir toute l’importance de ta généreuse flamme. C’est là que tu brilleras de tous tes feux. Crois-moi, redresse ta mèche et va où tu seras la meilleure. L’humilité de ton coin te donnera valeur et considération. Et puis, oublie donc un peu que tu n’es pas née pour faire compétition. Tu es unique et ton succès n’est pas un en-soi que tu peux cueillir dès ta première flamme. Sois vigilante et demeure celle que tu as toujours été. Ton utilité, c’est toi qui la définit et qui l’enrichit. Ta présence, c’est ta lumière. De grâce, ne t’éteins pas et brille tant que ta cire te le permettra. Tu es si belle avec ta larme de joie au coin de l’oeil. »

 

La chandelle partit sans comprendre. Elle qui rêvait d’attirer tous les regards alla se planter au coin indiqué par le cendrier. Elle n’avait pas encore laissé échapper une goutte de cire que de jolies invitées vinrent près d’elle et, dans une complicité amoureuse, partagèrent avec elle mille secrets, mille aveux et mille engagements. Au centre de tant de confidences, elle n’en croyait pas ses courtes oreilles. Pourquoi moi ?

 

De loin, le cendrier gardait un air moqueur et laissait par à coups échapper quelques courtes bouffées de rires.

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Classé dans Réfléxions quotidiennes

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